Quand Julien Gracq m’a donné ses droits

Cher Monsieur Julien Gracq, c’est notre anniversaire aujourd’hui.

Oui, car le 2 septembre 2002, vous m’avez écrit

que vous m’autorisiez à mettre en scène votre texte « Le Roi Pêcheur » !

La plus belle aventure artistique de ma vie commençait…

En savoir + sur la pièce voir le blog de ma Cie de l’époque :

Le théâtre du 1er vol de l’hirondelle

Quelques mois auparavant, les comédiens et directeurs de salles à qui j’en parlais me riaient littéralement au nez. « Julien Gracq ? Mais tu n’es pas au courant? Il ne donne jamais ses droits ! Il les a refusés à la Comédie Française et à untel et untel (nom de metteurs en scène en vue de l’époque).

Moi je suis têtue du coeur. J’ai entendu et je vous ai écrit … quand même. Juste pour vous dire merci d’avoir écrit un texte aussi beau inspirant et puissant. La quête du Graal dans des dialogues de votre main atteignait pour moi des sommets de raffinement et de profondeur inégalés et … je regrettais juste que vous ne donniez pas vos droits. Je suis du genre respectueusement gonflée.

Quelques semaines plus tard, le téléphone sonne.

« Allô bonjour …

– Oui, bonjour ? (Je suis un peu hésitante, je ne reconnais pas la voix d’homme âgé mais sûre d’elle qui me parle…)

– C’est Julien Gracq à l’appareil… »

Je suis scotchée. Je vous écoute m’expliquer d’une voix infiniment douce et profonde que vous n’interdisez pas complètement l’accès à votre pièce, vous êtes juste très regardant. Vous m’encouragez à vous envoyer mes intentions de mise en scène.

Je mets 12 mois à arriver à traduire tout ce que mon corps vit, ressent, a envie de créer au contact de votre texte « Le Roi Pêcheur », en quelques notes et dessins succins…

Il va s’en suivre la plus belle histoire d’amour artistique de ma vie. J’irai vous rendre visite, à plusieurs reprise dans votre maison ancienne au bord de la Loire à St Florent le Vieil. On me dit « vous savez il se fatigue vite, après une demi-heure, lorsqu’il sort la petite poire pour vous offrir un verre, c’est signe qu’il faut finir l’entretien » … nous passerons plus de deux heures ensemble à chacune de mes venues.

Je me passionne à vous écouter parler des premières représentations de la pièce, je vous questionne sur les personnages et vous propose des coupes dans le texte. Vous acceptez tout avec une humilité qui m’oblige : « mon texte est trop verbeux, vous saurez mieux que moi ce qui convient pour la scène ».

Les représentations seront rares faute de plus de moyens : les directeurs de théâtre soit ne me croient pas, soit m’en veulent par jalousie, soit m’ignorent parce que, éduquée hors de France, je ne fais pas partie de la petite clique culturelle qui se passe les subventions. Certains iront piocher allègrement des paragraphes entiers de mes dossiers de présentation du projet pour les éditos de leur festivals sans jamais me re-convoquer dans leur bureau.

Je comprends mieux pourquoi vous aviez pu refuser en votre temps le Prix Goncourt. Vous n’aviez cure de gratiner avec les médias ou la reconnaissance mondaine… tout ceci n’était guère à votre goût.

Pour ma part, je passe outre les déceptions financières.

Ce qui compte c’est que la pièce existe. Nous réussirons à la présenter malgré tout pour sa première à Saint Hilaire de Riez où je rencontre un DAF sympa et consciencieux qui a conscience de ce que représente votre oeuvre pour le territoire.

Vous n’aurez pas la force de vous déplacer jusqu’à voir la représentation mais un ami de confiance vous en donne les échos les plus élogieux : vous m’écrivez, ravi, vous m’encouragez.

Un triste jour de décembre, vous me téléphonez une dernière fois. Vous m’appelez pour me demander si je prévois de passer vous voir comme prévu la semaine qui vient.

« Je dois malheureusement repousser ma visite mais je viendrai sans faute le mois prochain ! » Si j’avais su. Votre appel était une discrète demande, vous êtes parti les jours qui ont suivi.

J’ai tellement pleuré et regretté.

Alors je vais mettre toutes mes forces, avant de fermer ma compagnie de théâtre déficitaire à vous rendre hommage ! J’organise un événement de taille sur tout le Sud Ardèche où je réside désormais, pour votre Centenaire : ateliers d’écriture, lectures, expositions, avec des auteurs qui viennent de la France entière, rencontres avec les élèves d’écoles et au climax de cette semaine, deux représentations du « Roi Pêcheur » dans un hangar plein à craquer de centre village. 500 personnes viennent assister depuis Lyon, Marseille et d’autres grandes villes de France.

Quant à Bertrand Fillaudeau, directeur des éditions Corti, unique éditeur de Gracq hors NRF il débute sa critique de la pièce ainsi :

« Remercions Laurence Arpi d’avoir par sa mise en scène audacieuse, mais respectueuse du sens profond de l’œuvre, rendu évidente la modernité et l’intemporalité de l’incursion de Gracq au théâtre et d’avoir rendu justice à l’un de ses principaux apports : le sens concret du merveilleux ».

J’ai aujourd’hui encore, plus de 20 ans plus tard, une immense gratitude pour la troupe qui a oeuvré avec moi : 30 enfants de chorale ardéchois et surtout la dizaine de comédiens et l’exceptionnelle costumière qui m’ont suivi dans la folle aventure depuis le début. Parmi eux, des acteurs expérimentés et issus d’écoles et de théâtres aussi prestigieux que celui de Strasbourg.

Charles Réale qui incarne avec splendeur le rôle principal du Roi Pêcheur, Denis Matthieu, Michel Grand, ou des jeunes qui se lancent à l’époque comme Sébastien Gorteau, bouleversant Perceval, Laeticia Gutierrez …

Ils sont venus parce qu’ils trouvaient là une flamme et un travail en profondeur « qu’on ne faisait plus ailleurs » selon eux. La businessisation du théâtre était en marche vitesse grand V et avec elle, la réduction des temps de création et recherche au profit du montage de production rapides pour des tournées rentables.

Dernier hommage en juillet 2010 : je participe au concours de la correspondance du Château de Grignan dans la Drôme, la thématique est celle du théâtre ! Grâce à vous, je gagne le premier prix. Une jolie boîte de calligraphie et surtout les honneurs de la remise sous le parrainage de Michel Bouquet.

Je suis ravie d’avoir pu ainsi encore une fois jouer avec vous à créer. J’ai même retrouvé le brouillon de la lettre qui commençait par :

« Monsieur Gracq,

De là où vous êtes désormais, vous voyez clair. Quels que soient les aléas apparents de la représentation du Roi Pêcheur à ses débuts, ses difficultés, et l’amertume que vous en aviez gardée, votre pièce, Monsieur, est une oeuvre majeure et actuelle. Sa portée est universelle, c’est une annonciation à l’échelle planétaire de la venue de l’Amour Pur sur la terre, de la fraternité humaine … La tendresse, Monsieur, est arrivée… « 

Dans cette histoire, je fais le lien avec mon pilier de toujours : le corps. Car ce qui a sans doute décidé Julien Gracq à me faire confiance, c’est une forme d’authenticité brut et de recherche de pureté dans le projet artistique. Une pureté que j’encourageais les acteurs à atteindre en passant par le corps : je me souviens me « battre » contre leurs tics de voix ou de gestuel, ce genre d’attitude qui « fait comédien » mais qui cache la vraie sensibilité derrière la technique. Julien Gracq était doté d’une grande intuition et son regard aigüe sur l’humain et ses paysages était aussi lointain que perçant. Je pense qu’il avait compris ma tentative.

Merci Monsieur Gracq, vous restez à mes yeux le plus beau modèle d’humilité dans la grandeur et aussi un ami de coeur.

Pour en savoir + sur la pièce, cliquez sur le blog de ma Compagnie de l’époque :

=> Le théâtre du 1er vol de l’hirondelle

Cet article vous a plu ?

Derniers articles

De la Scène Au Leadership

𝐎𝐧 𝐦’𝐚 𝐥𝐨𝐧𝐠𝐭𝐞𝐦𝐩𝐬 𝐝𝐢𝐭 𝐪𝐮𝐞 𝐥𝐞 𝐜𝐨𝐫𝐩𝐬 𝐧’𝐚𝐯𝐚𝐢𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐬𝐚 𝐩𝐥𝐚𝐜𝐞 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐞 𝐥𝐞𝐚𝐝𝐞𝐫𝐬𝐡𝐢𝐩 𝐝’𝐞𝐧𝐭𝐫𝐞𝐩𝐫𝐢𝐬𝐞. En 2025, j’ai vu l’inverse se confirmer chaque jour : sur scène, en conférence, en coaching privé, auprès de dirigeants

Du petit écran à la scène : le témoignage de Céline journaliste TV

« À la télévision, je m'exprime dans un cadre précis, celui de la caméra. Je mobilise surtout le haut du corps, mais sur scène, tout change ! Laurence m'a aidé à réaliser une conférence vivante

Les clés du Leadership Incarné – Masterclass

Incarner son message, c’est bien plus qu’une technique : c’est une attitude intérieure, une manière d’habiter son corps et sa voix pour transmettre sa vision avec authenticité et puissance. Laurence vous partage des clés ...

Pour recevoir l'article en PDF :

Quand Julien Gracq m’a donné ses droits

Merci de remplir le formulaire ci-dessous

Votre adresse de messagerie est uniquement utilisée pour vous envoyer les newsletter de Laurence Arpi. Vous pouvez à tout moment utiliser le lien de désabonnement intégré dans la newsletter.  En savoir plus sur la gestion de vos données personnelles et de vos droits

Inscrivez-vous à ma newsletter

Restons en contact & suivez mon actualité.

Votre adresse de messagerie est uniquement utilisée pour vous envoyer les newsletter de Laurence Arpi. Vous pouvez à tout moment utiliser le lien de désabonnement intégré dans la newsletter.  En savoir plus sur la gestion de vos données personnelles et de vos droits